« L’enseignement de la langue orale française en maternelle » – A.Ouzoulias

enfants parlent2 » L’enjeu de la pédagogie du langage
à la maternelle est de donner
à entendre et à apprendre
à tous les enfants le langage
des milieux favorisés,
la langue de l’oralité vive
et celle du langage écrit entendu.

 
Le paradoxe est en fait, que si l’on veut que les enfants acquièrent cet oral de lettré
que nous visons tous, il faut tout à la fois qu’ils puissent s’immerger en toute sécurité dans l’oralité vive et se familiariser progressivement avec la langue de l’écrit. (…)

Article paru sur le site « café pédagogique »http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/11/12112013Article635198363324711840.aspx

Parler aux enfants en se refusant à employer ces structures banales de l’oral, introduit une hiérarchie entre les modalités orales et écrites de la langue française. Or, si les intentions sont bonnes, ce choix naïf va néanmoins gêner l’appropriation de la langue française orale par les enfants.
Comme Philippe Boisseau l’a montré, il leur sera plus difficile de construire leur oral, notamment parce que, sans la redondance des pronoms, les enfants sont impuissants à utiliser les connecteurs de complexité. Ce phénomène est accentué chez les enfants des milieux culturellement défavorisés. Se trouvant souvent déjà en difficulté pour manier l’oral, n’ayant dans leur famille que très rarement l’occasion d’entendre les adultes leur lire des histoires écrites, ils rencontrent alors à l’école maternelle un oral qui ne leur est pas du tout familier et qui résonne pour eux bizarrement, sans leur donner prise sur cette forme langagière.

Il y a là un facteur de développement de l’hétérogénéité entre élèves selon l’origine sociale. En effet, à l’inverse, les enfants des milieux favorisés retrouvent à l’école ce langage écrit entendu familier qui est celui de leurs parents lorsqu’ils leur lisent des histoires le soir au coucher.
Le reste du temps, ils entendent bien évidemment, presque toujours, « l’oral de l’oralité » : « Il est où, ton doudou ? Faut pas pleurer comme ça… On va le retrouver, ton doudou ». Le langage de l’enseignant, qui « parle comme leurs livres » ne surprend pas ces enfants-là. Cela renforce leur imprégnation de la syntaxe de l’écrit sans nuire à la construction de leur oral, qui se poursuit naturellement dans leur famille…

Dit, autrement, l’enjeu de la pédagogie du langage à la maternelle est de donner à entendre et à apprendre à tous les enfants le langage des milieux favorisés, la langue de l’oralité vive et celle du langage écrit entendu. Le paradoxe est en fait que, si l’on veut que les enfants acquièrent cet oral de lettré que nous visons tous, il faut tout à la fois qu’ils puissent s’immerger en toute sécurité dans l’oralité vive et se familiariser progressivement avec la langue de l’écrit.
Les enfants ont besoin de développer leurs capacités dans ces deux modalités. Lors des premières dictées à l’adulte, l’enseignant les amènera graduellement à passer consciemment d’une syntaxe à l’autre : « la voiture est cassée » (et non plus « la voiture, elle est cassée »), « la voiture ne roule plus parce qu’elle est cassée » (et non plus, « elle roule plus, la voiture, parce qu’elle est cassée »).

Les programmes devraient pointer ces différences entre oral et écrit et encourager les enseignants de maternelle à « mettre le paquet » sur les structures — de plus en plus élaborées ¬ de l’oral, à introduire graduellement les modalités propres à l’écrit à travers la présentation d’albums et d’écrits divers puis, de manière plus explicite, à mobiliser celles-ci lors des dictées à l’adulte à la fin de la maternelle.

Les programmes devraient également donner l’ordre d’apparition des structures syntaxiques chez les enfants (l’ordre d’arrivée des pronoms, celui des temps, celui des connecteurs, à l’origine de la complexification des énoncés), car c’est celui du développement de la langue orale française chez les jeunes enfants. Il est possible d’accélérer ce développement à condition de ne pas brûler les étapes et de proposer les structures qui sont dans la zone de proche développement de l’enfant.
Il conviendrait aussi que les enseignants de l’école primaire soient formés à analyser les productions orales de leurs élèves et à leur proposer, dans l’instant, les interactions les plus fécondes. (..) »

André Ouzoulias
Professeur agrégé honoraire, Université de Cergy-Pontoise, psychopédagogue,
membre du Conseil scientifique de la FNAME, directeur de la collection Comment faire ? (CRDP de l’académie de Versailles, Retz).
Cofondateur du Groupe Reconstruire la formation des enseignants (GRFDE), http://grfde.eklablog.com

 

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